belles de nuit...CHAPITRE I

Beaucoup d'épithètes avaient été attribués, avec raison certes, à ces funérailles qui venaient d'être célébrées dans les enceintes de la grande église protestante de la rue du centre.

Grandioses. Émouvantes. Tristes. Insoutenables.

Autant d'adjectifs  exprimés et utilisés au gré de la distance et du  positionnement par rapport au drame.

Pour ceux qui ont eu un regard pour les parents les plus proches des défunts, le côté solennel de la cérémonie religieuse n'avait pas atténué la tristesse et le désarroi qui se lisaient sur le visage et dans les attitudes des deux mères frappées par ce deuil soudain.

Derrière cette mise en scène solennelle,  accrocheuse, se pointait le visage hideux d'un drame épouvantable.

Les étudiants qui occupaient toute la partie antérieure de l'aile gauche de la salle par exemple, avaient des attitudes différentes. Elles étaient traduites de façon assez fidèle par les mines que dessinaient leurs visages et l'attention qu'ils accordaient aux paroles et autres actes prononcés et exécutés  par les officiants de la cérémonie.

 

Ceux qui siégeaient au niveau des rangées les plus avancées, semblaient être les plus touchés. Les deux défunts étaient leurs condisciples. Certains se considéraient des amis assez proches. Parmi eux, d'autres se voyaient assez chanceux de n'avoir pas été victimes eux aussi de ce drame inimaginable.

 

Plus on se dirigeait vers l'arrière, malgré les mêmes uniformes composés de chemises à petits carreaux bleus et blancs et cols italiens, le désintéressement s'installait  progressivement et in crescendo entre les étudiants. Les derniers s'amusaient carrément. Souvent à  faire n'importe quoi. Comme s'amusent généralement des gamins de 14 ans de sexe masculin. Pour eux, les funérailles avaient offert un prétexte en béton pour déserter les cours de Latin.

Pour un petit groupe de curieux avertis, la cérémonie œcuménique fut un moment de choix pour établir de façon certaine les différences entre les manières de conduire un culte selon que l'on suive un rituel  protestant ou catholique.

Certains sont restés fascinés par la maîtrise de la langue française dont fit preuve le Pasteur X. Généralement dans ce milieu tous ceux-là qui se disent pasteurs le sont plus par empirisme spirituel, un appel venant du très haut  que par une formation  académique voire théologique en la matière.

En un mot, ces funérailles voulaient à la fois tout dire et rien dire.

L’essentiel fut la perte brutale de deux jeunes gens fauchant en même temps que leurs vies, les espoirs et les efforts de deux familles.

Les deux familles cependant avaient vu juste. Le commun accord trouvé assez facilement pour une messe œcuménique fut une décision plus que raisonnable.

Ceci avait aussi facilité la mise à disposition des locaux de l'église de la rue du centre. La plus grande église de Port-au-Prince. Elle offrait aussi comme avantage, celui  d'être située à moins d'un kilomètre du cimetière de la capitale.

Mais l'atout majeur qui avait fait accepter la préférence de ce bâtiment au détriment de la cathédrale de la grande fut sa grande capacité.

Il était impossible d'imaginer le nombre de personnes que ces obsèques allaient drainer. Ce n'est pas tous les jours que se produit un accident avec un si haut degré de « spectacularité » de façon à en faire deux morts et deux miraculés.

Les deux tués n’étaient pas des stars. Mais deux ans auparavant, leur histoire avait occupé la une de tous les journaux et avait provoqué des débats dans tous les cercles sociaux.

Lors d’une conversation au cours des préparatifs, la grande place de la ville avait été évoquée. Le père  d’un des garçons tués, avait rassuré qu’il n’aurait eu aucun problème à obtenir les autorisations nécessaires des services concernés.

Sans compter le nombre des curieux, les délégations des écoles fréquentées par les frères et sœurs des décédés représentaient en nombre plusieurs centaines de personnes.

Le père de l’autre garçon avait quant à lui poser une seule exigence. Une exigence non négociable et irrévocable. Les funérailles de sont fils devaient être chantées selon un rituel chrétien protestant.  

 

Les autres considérations pour lui n’étaient que des détails souvent assimilés à des mondanités. Pour des raisons qu’il ignorait encore, son fils n’était plus de ce monde. Il tenait à ce que tout eût été fait pour qu’il soit accueilli dans la gloire du Père.

Il a fallu l’intervention plus que convaincante de son épouse pour lui faire comprendre que les destins de ces deux copains avaient été liés. Malgré leur profession de foi devenue différente – pour lui contraire et opposée - depuis deux ans, elle lui fit accepter l’idée de tout faire pour que hommage leur soir rendu  à la même heure et dans un même espace. Les deux placés côte à côte. En présence de tous leurs amis.

Il avait été aussi question d’inclure les deux survivants aussi dans la célébration de cette dernière messe. L’une des idées évoquées étaient de profiter de l’occasion pour inclure une action de grâce en guise de remerciement pour leurs vies qui leur ont été une nouvelle fois rendues.

Dans un élan de lucidité surgissant des profondeurs obscures de  la tristesse du deuil un proche avait fait remarquer le côté une peu contradictoire et provocateur de placer côte à côte deux familles pleurant leurs fils disparus trop prématurément et deux autres familles remerciant Dieu d’avoir épargné leurs progénitures.

Son plaidoyer avait été entendu et cette idée rayée des préparatifs.

D’ailleurs les deux jeunes survivants n'avaient pas assisté aux cérémonies. Ils étaient encore abasourdis par le choc. Les sédatifs résultèrent peu efficaces. Psychiatres et psychologues de la cellule de soutien, avaient fortement recommandé un éloignement de tout ce qui pouvait évoquer cette tragédie.

En effet leurs comportements étaient scrutés à la loupe par leurs entourages. Et ce dans les moindres faits et gestes. Le simple fait de parler devenait la manifestation d’une logorrhée anormale. Un silence de quelques minutes traduisait un renfermement pathologique. Rire, bailler, chier, pisser, aimer, pleurer, respirer tout était jaugé entre les limites de la raison et le début de la folie.

Après quelques jours, les deux familles avaient opté pour un séjour aux États Unis d'Amérique en essayant au possible, d'éviter les localités ou abondent en excès les compatriotes.

Très peu de gens savaient exactement ou ils se trouvaient en ce moment.

A l’église des curieux les ont cherchés vainement.  Ils s’attendaient à les voir au premier rang.

Leur absence avait été remarquée par  tous ceux qui avaient montré  un intérêt à cette histoire qui avait en quelque sorte commencé deux ans plus tôt.

Mais pour la grande majorité des gens, le rapport entre cet accident avec son solde trop lourd en victimes et l’évènement qui avait paralysé pendant des heures la commune de Pétion-Ville jusqu’à la Capitale ne s’établissait pas aussi spontanément.

Car comme souvent,  la mémoire collective  avait heureusement rangé cet événement incroyable qui avait fait tant de bruit, dans la rubrique des légendes contemporaines. Crédibles ou pas. On finit par ne jamais le savoir.

La dure réalité de la vie de tous les jours, avait poussé les gens à s'accrocher, individuellement,  chacun comme il pouvait, à son réel ; tout en prenant soin de laisser de côté, l'imaginaire aux bien heureux qui ont résolu pour longtemps le dilemme constant du réel dans sa présentation  quotidienne.