041076- Chapitre XXXI

La quête de bouffe après quatorze heures se transforma vite en une promenade de découverte le long de la Corniche.

On s'était en effet mis d'accord sur le fait que nous restaurer à cette heure n'était point une priorité.

Si par hasard, avant l'heure du repas du soir, on ressentait nous mordre les tripes une faim de loup, on pourrait toujours retrouver un coin pour un goûter.

L'ambiance se détendit assez pour permettre le plein accès aux sens pour cette contemplation dans cet environnement feutré propice à tout enjoliver et à sublimer.

Nous longeâmes, entre descriptions désengagées très personnalisées et commentaires appropriés, toute la corniche jusqu'à la statue de David.

J'ai introduit dans la présentation de l'œuvre magnifique de Michel-Ange une pointe d'ironie faisant croire que sa masculinité restait proportionnelle à la taille de son attribut masculin à peine visible.

Elle comprit que je voulais surtout la renvoyer à cette idée qui rapporte la taille du sexe à une race particulière.

 

Je lui expliquai en quelques mots que nous allions poursuivre vers l'escale Borrely et que nous irons jusqu'aux Goudes et qu'en passant je lui montrerai des coins que j'aime bien visiter dans des situations et circonstances particulières.

Juste avant le rond-point, à quelques mètres de l'entrée du restaurant servant des sandwichs, avec la complicité de cette heure peu concourue d'un jour hors week-end, je trouvai au niveau une place de parking. Une place qui me permit de garer la voiture sans grand effort et sans créneau difficile.

Je m'empressai de sortir de la voiture que je contournai par la partie avant et me postai à hauteur de la portière pour lui ouvrir.

Elle extirpa, dans une succession de mouvements bien coordonnés, sa silhouette remarquable par sa grande taille et la grande élégance qui émanait de sa tenue vestimentaire.

Elle me remercia avec un subtil hochement de la tête assorti d'un léger et charmant sourire.

Elle accepta le bras que je tendis à son intention comme invitation à me suivre.

Je l'entrainai vers le bord de mer en passant  par les trottoirs bordant les restaurants exhibant des spécialités culinaires alléchantes et  différentes.

Je lui confiai que mon restaurant préféré était de loin le Greenwich sans être pour autant mon favori.

Elle m'écouta amusée et avec la plus grande attention.

Le nom "La rhumerie " qu'affiche la devanture d'un bâtiment situé sur la gauche de ce qui fait office de grande entrée de l'escale, attira son attention.

Quand elle lit à haute voix le titre ramenant tellement d'évocations pour nous autres, citoyens de cette région des Caraïbes, je me hâtai de lui parler de ma courte aventure en ces lieux.

En effet, moi aussi j'avais été attiré puis happé par une étrange et irrésistible curiosité de me rendre compte de ce que pouvait réserver comme concept un titre aussi évocateur.

En fin de compte et en fin d'aventure j'avais uniquement retenu que les administrateurs de la rhumerie ignoraient piteusement l'existence du rhum haïtien : Le rhum Barbancourt.

Le rhum des rhums.

Tout simplement "Le Rhum".

Elle me demanda naturellement pourquoi je ne démarchais par l'importation du Barbancourt en France.

Je lui répondis que ce n'était pas une mince affaire.

D'ailleurs que l’on en trouvait chez certains vendeurs  à des prix relativement élevés. Ce qui en soit n'est pas mal.

Sans avoir eu besoin de recourir à une pédagogie fine je lui expliquai les entraves que posent des familles antillaises productrices de rhum.

Je me gardai de citer des noms propres puisque dans ce contexte une telle information ne revêtait aucune utilité.

Nous traversâmes le terre-plein en bordant l'emplacement réservé aux visiteurs de la grande roue.  Bien entendu à cette heure elle luisait immobile et l'espace plutôt désert.

Nous accédâmes à une sorte de promenade bétonnée qui sépare le terre-plein des roches rangées en bordure du rivage et par endroits de la plage.

Nous l'empruntâmes  direction nord.

Je repris mes fonctions de guide touristique avec des indications et des explications sur les bâtiments,  les sites, les zones et les quartiers d'intérêt de la cité phocéenne.

Ce fut une répétition des descriptions faites depuis le vieux port ou des hauteurs de la basilique Notre Dame de la Garde. Mais depuis un versant un peu plus au sud de la ville.

L'évocation des mêmes lieux déclencha à peu près les mêmes réactions; exprimées dans des synonymes.

 

Puis, je fis silence.

C'est ce que semblait réclamer le panorama qui s'étalait à nos pieds et sous nos yeux.

Comme la contemplation de cette immensité bleutée inspirant le recueillement qui s'étendait devant nous.

Nous nous laissâmes donc pénétrer et nous envahir par le silence de l'introspection prélude à l'intromission dénudée et désemparée.

Le cliquetis des vagues venant se perdre en gouttelettes infimes et invisibles devint mouvement muet.

Comme le murmure du liquide fort en sel se dispersant en écumes se fondant dans les entrailles de la terre à travers les brèches subtiles  des grains de sable gris et peu fins.

Nous aussi nous nous laissâmes convaincre de l'utilité et de l'intérêt de se taire et de céder la vertu de la communication des choses et des objets inanimés à tous ses éléments désireux de nous transmettre leur faculté de rejoindre ces instants  ou l'éloquence se traduit par des murmures à peine audibles.

Malgré le ronronnement des moteurs dispersé aux quatre vents pour intégrer le bruit de fond de cet après-midi d'avril, il nous a été relativement aisé de rentrer dans un environnement d'abstraction pour faire corps avec les différents éléments.

J'entendis mon cœur battre avec des pulsations fortes et sereines.

Comme une pompe bien huilée, il expulsait le sang vers le réseau artériel qui fit résonner le flux dans un mélange de tonalités conditionné par le diamètre de plus en plus réduit des vaisseaux.

Sans la regarder, je lui  proposai une main ouverte en supination.

Elle l'accepta en posant la sienne,  ouverte t en pronation.

Nous échangeâmes un regard furtif et amusé.

Je baissai la tête et portai mon regard vers ses pieds.

Elle était convenablement chaussée pour acquiescer à la proposition quelque peu puérile que je m'apprêtais à lui faire.

Cependant, elle m'entraina dans son sillage tandis qu'elle se dirigeait un peu sur la gauche là où le rivage s'échappait du poids et de l'entrave des rochers empilés pour s'étendre en une portion de côte au sable gris, grossier et rude.

La plage et son accès gisaient en contrebas par un dénivelé de moins d'un mètre par rapport à la promenade bétonnée.

Je la précédai en cherchant un point où l'accès était plus facile. J'appuyai mes pas sur le muret incliné qui partait rejoindre en fuite les premiers centimètres de plage.

Elle me suivi en s'aidant de mon bras qu'elle n'avait toujours pas lâché.

- Ce n'est certes pas une réplique des plages au sable blanc et fin de chez nous, mais il y a aussi la mer.

Je rompais avec cette remarque l'ambiance presque solennelle que l'on avait installée entre nous depuis notre descente puis notre sortie de voiture.

Nous étions persuadés que chaque laps de ces instants avait la vocation de s'inscrire à jamais dans un cadre unique.

Postérieurement, que l'on se retrouve en d'autres occasions sporadiquement ou pour la fin de nos jours, aucune rencontre ressemblera à celle-là que nous avions intitulée quarante-huit heures à Marseille.

Certaines pourront être géniales, merveilleuses, magnifiques ou idylliques; d'autres seront sans doute ratées, nulles ou inopportunes.

Mais aucune n'aura les caractéristiques de celle-ci.

Nous marchâmes doucement retrouver là où les vagues s'étirent et s'étiolent humidifiant par infiltration une bande homogène faite de sable plus fin et plus régulièrement étalé.

 

Grâce à l'architecture de cette ville côtière s'enroulant sur elle-même,  le panorama délimitant l'horizon comportait les mêmes éléments que celui contemplé du côté du vieux port.

Devant nous, défiant l'immensité et ses vagues, se tenaient dans leur  omniprésence, les îles et leur célèbre château qu'elle reconnut aisément.

Sur notre droite je lui montrai du doigt la silhouette de la corniche que nous avions parcourue dans l'autre sens.

Pour lui parler de ce segment s'étalant sur la gauche, je mentionnai les calanques.

Je lui dis aussi qu'il y avait deux coins que j'affectionnais particulièrement  et que sans doute, je lui ferais visiter avant de reprendre la route vers le retour à l'hôtel.

Devant et à nos pieds mourait dans un frémissement scintillant les relents de ces vagues formées au large.

On s'était approché de la rive à un point tel qu'elle dût exécuter un petit saut en arrière pour éviter de tremper ses escarpins et ses pieds.

Elle prit appui sur mon épaule, inclina le torse en avant et en bas; écarta du sol grinçant un pied puis l'autre pied et se dépouilla de ses chaussures.

Je l'observai  heureux et non étonné. Je compris.

- Comme je t’ai dit avant, ce n'est certes pas nos plages combinant  eau tiède et turquoise, sable blanc fin et chaud, ciel bleu et cocotiers aux verts panaches...Mais il y a la mer...La grande bleue ...Aucun instant ne saurait se targuer de toucher à la perfection sans sa présence indispensable...

Elle me parlait d'un air recueilli et sérieux à la fois.

Chaque mot semblait représenter un acteur dans son rôle taillé sur mesure. Et sa voix, à la manière d'un directeur ou chef d'orchestre imprimait rythme césure et mesure.

Je la regardai s'éloigner. Elle frémit en poussant un cri précédant un fou rire quand ses pieds rentrèrent en contact avec l'eau.

- En effet ici, en avril,  l'eau est carrément froide pour nous autres originaires de cette région de la terre. Lui dis-je

Elle me confirma que l'eau était en effet très froide. Elle me tourna le dos et fit deux pas vers l'avant.

Elle resta figée quelques secondes.

 De là où je me trouvais, je ne savais pas dire si elle avait fermé les yeux.  Mais la position à peine inclinée vers l'arrière de sa nuque laissait croire qu'elle voulut capter cet instant à travers d'autres échelles sensorielles.

Je voulus la rejoindre.

Aurait-elle aimé sentir ma présence en ce moment précis  devant cette immensité faite paysage et panorama cachant derrière son opacité un écran sur lequel nous projetons les contours de notre avenir les configurations de nos vies futures?

Ce mur pourtant agréable à la vue qui ne laisse transparaître aucune lueur, aucun reflet d'espoir capable de démêler les entrailles de nos incertitudes.

Je voulais certainement la rejoindre mais un homme généralement ne se déchausse pas avec la même facilité que ne le fait une femme.

Si pour elle, il avait seulement fallu en un rien de temps s'enlever les escarpins, j'aurais besoin d'un certain temps pour dénouer les cordons de mes Richelieu, m'y extirper les pieds  puis me défaire des sockets pour rentrer dans l'eau.

Le temps de réaliser chacun de ces petits gestes, l'instant présent avec sa féerie et sa magie se serait à jamais envolé pour laisser la place à un autre; à l'instant d'après.

Elle avança d'un pas.

Le niveau de l'eau lui dépassa la cheville. Et, comme pour saluer sa présence, une vague plus haute que les autres, se déferla contre elle. Elle recula net et revint vers moi en courant.

Je l'accueillis dans mes bras dans un échange de rires en cascades.

- Désolé de t'avoir laissé seul...

- Je me suis en effet posé la question de l'utilité de ta présence à mes côtés. A un moment donné j'ai voulu me retourner vers toi et te faire signe. Mais tout à coup,  mon esprit vaguant au-delà de cette ligne d'horizon, me plaça face à mon destin, face à mes désirs et mes vœux rangés le long d'un escalier sans fin. Il me fallait slalomer et il fallait le faire seul.  Comme très souvent il nous est impossible de faire marche arrière. Même quand notre conscience nous convainc que c'est dans cette attitude que réside la solution à nos problèmes les plus cruciaux.

Je l'écoutais me parler comme si j'étais un prélat recevant en toute confiance sa confession et ses secrets que je devais conserver, chérir et me garder de les diffuser.

Fut-ce pour cette raison qu'elle me parlait à l'oreille, le front reposant sur mon épaule et son index droit posé perpendiculairement à l'axe de mes lèvres fermées ?

Une étreinte reste un geste salvateur quand les mots sont inadaptés ou nous sont interdits.

Je la serrai en silence dans mes bras.

 

Elle s'écarta et s'éloigna un peu de moi pour se remettre ses escarpins.

Je me sentis épris d'une forte admiration pour cette femme que j'avais trouvée merveilleuse avant de l'avoir côtoyée de près et dans un environnement intime.

Elle venait de faire de moi un témoin privilégié de ces actes que l'on conserve jalousement suspendu à un fil immatériel et invisible dans un espace fait de dimensions inconnues ; à l'abri des regards indiscrets par nature loin des effets capricieux de ces temps qui s'amoncellent  en âges pour démoder et rendre obsolète l'essence réelle de notre être et de nos choses qui nous définissent et nous sont très chères.

Elle me ramena sur terre en reprenant le fil de la conversation débutée juste avant de se faire tremper les pieds.

- En effet ce n'est ni le sable fin et chaud de chez nous, encore moins l'eau turquoise et tiède mais c'est la mer,  la grande bleue avec ces mystères!

L'eau est toujours une invitation ou un hommage à la vie.

- Oui, chère Madame.

Lui répondis-je

Nous nous déplaçâmes en quittant les lieux pour récupérer notre voiture.

Comme promis, j'allais la faire visiter le versant sud de la plage jusqu'aux premières calanques.